Il n’y a pas d’Ajahn Chah
Extrait d’enseignements d’Ajahn Chah
Amaravati Publications
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Table des matières :


Il n’y a pas d’Ajahn Chah
Ajahn Chah
Introduction
Naissance et Mort
Le Corps
La Respiration
Le Dhamma
Le Cœur et l’Esprit
L’Impermanence
Le Kamma
La Pratique de la Méditation
Le Non-Soi
La Paix
La Souffrance
Le Maître
Compréhension et Sagesse
La Vertu
Anecdotes sur Ajahn Chah
Invitation
Glossaire


Nous remercions le centre bouddhique « Le Refuge » pour nous avoir
offert la production originale de cette œuvre.
Pour plus d’information sur le centre bouddhique « Le Refuge »,
rendez-vous sur le site : http://www.refugebouddhique.com/
Les citations de cette compilation sont extraites des livres suivants
(non traduits en français) : Bodhinyana, A Taste of Freedom, A Still
Forest Pool, Samadhi Bhavana, Seeing the Way, Living Dhamma,
Food for the Heart, Venerable Father. Certaines citations viennent
d’une collection personnelle pas encore publiée.
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Ajahn Chah

Ajahn Chah
Le Vénérable Ajahn Chah, est né le 7 juin 1918 dans un petit village
près d'Ubon, au Nord-Est de la Thaïlande. A vingt ans il décida de
s’engager dans la vie monastique et le 26 avril 1939 il reçut l'ordination
monastique supérieure.
Envahi par un sentiment d'insatisfaction, en 1946 il abandonna ses
études et partit en pèlerinage comme moine errant. C'est à cette
époque qu’il rencontra Ajahn Mun Buridatto, un maître de méditation
hautement respecté. Pendant les sept années suivantes Ajahn Chah
pratiqua selon le style de l'austère Tradition de Forêt, vivant sous un
arbre sans l'abri d'un toit, sans jamais s'allonger ; telles étaient
quelques-unes des règles qu'il s'imposa. Il vécut dans la jungle en des
lieux infestés de tigres et de cobras, utilisant les réflexions sur la mort
pour pénétrer le sens réel de la vie. Il vit en face la profonde détresse et
la solitude du moine errant.
En 1954 il fut invité à revenir dans son village natal. Il s'installa dans
les environs, au cœur d'une forêt nommée Pah Pong, infestée de
malaria. Malgré les conditions difficiles, les disciples venaient le
rejoindre en nombre croissant. C’est ainsi que débuta le monastère
connu actuellement sous le nom de Vat Pah Pong. En 1967, un moine
américain, Le Vénérable Sumedho, nouvellement ordonné, vint le
rejoindre.
En 1977, Ajahn Chah quitta pour la première fois sa forêt. Il fut invité
en Angleterre par « l'English Sangha Trust », association dont le but
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était d'établir un Sangha bouddhiste local. Voyant l'intérêt sérieux
suscité, il demanda au Vénérable Sumedho de rester à Londres au
Hampstead Vihāra. Ajahn Chah revint ensuite en Angleterre en 1979,
alors que les moines quittaient Londres pour s’établir au monastère de
Chithurst dans le Sussex.
A partir de 1981, sa santé s'altéra, et il perdit progressivement l’usage
de la parole et le contrôle de ses membres.
Ajahn Chah est mort à Vat Pah Pong le 16 janvier 1992.
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Un jour, quelqu’un qui venait pour la première fois au monastère Wat
Nong Pah Pong, le monastère d’Ajahn Chah en Thaïlande, a demandé
à Ajahn Chah qui était Ajahn Chah. Prenant conscience du niveau de
développement spirituel de la personne, Ajahn Chah s’est lui-même
montré du doigt et a répondu : « C’est moi. Je suis Ajahn Chah. »
À une autre occasion, quelqu’un d’autre lui a posé la même question.
Par contre, cette fois, voyant la capacité de son interlocuteur à
comprendre le Dhamma, Ajahn Chah répondit : « Ajahn Chah ? Il n’y
a pas d’Ajahn Chah. »
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Introduction
Quand les gens disaient à Ajahn Chah qu’il leur était impossible de
pratiquer en vivant dans le monde, il leur répondait : « Si je vous
enfonçais un tison brûlant dans la poitrine, diriez-vous : ‘Oui, je
souffre, mais comme je vis dans le monde, je ne peux rien y faire’ ? »
Cette réponse d’Ajahn Chah nous rappelle la parabole du Bouddha sur
la flèche empoisonnée. Le Bouddha parle d’un homme qui aurait été
blessé par une flèche mais refuserait qu’on la lui retire tant qu’il
n'aurait pas obtenu réponse à ses questions concernant la flèche, l’arc
et l’archer. Le problème est que l’homme serait mort avant que l’on
puisse répondre à toutes ses questions. Ce que le blessé devait
comprendre, c’est que, souffrant et risquant la mort, il devait se
préoccuper de cela avant tout.
C’est un thème sur lequel Ajahn Chah revenait souvent dans ses
enseignements : « Vous souffrez ? Alors, faites quelque chose
maintenant ! » Il se refusait à parler trop de paix, de sagesse ou d’états
de félicité, préférant insister sur la pratique de l’attention : être
constamment conscient de ce qui se passe dans l’esprit et le corps au
moment présent et apprendre à simplement observer les choses et puis
les lâcher. La méditation, disait-il, ne consiste pas à accumuler des
choses, mais à nous débarrasser de ce qui nous encombre déjà. Même
quand on lui demandait de parler de la paix qui résulte de la pratique,
il préférait parler de la confusion mentale dont il fallait d’abord se
libérer, car, comme il le disait, la paix est la fin de la confusion.
Ce recueil est non seulement une réflexion sur la souffrance et la
pratique de la méditation, mais il nous apporte aussi un regard
pénétrant sur l’impermanence, la vertu, le non-soi et d’autres thèmes.
Nous espérons que le lecteur utilisera ce livret comme un compagnon,
un « ami excellent » avec lequel passer des moments de réflexion
tranquille et peut-être aura-t-il un bref aperçu du « non-Ajahn Chah »
qui disait : « Je parle toujours des choses qu’il faut approfondir et des
choses qu’il faut lâcher mais, en réalité, il n’y a rien à approfondir et
rien à lâcher. »
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Naissance et Mort
1. Il est bon de se poser régulièrement la question, très sincèrement : «
Pourquoi suis-je né ? » Posez-vous cette question matin, midi et soir...
tous les jours.
2. Naissance et mort forment un tout. Impossible d’avoir l’une sans
l’autre. C’est assez bizarre de voir combien les gens sont malheureux et
tristes lors d’un décès, alors qu’ils se réjouissent d’une naissance. C’est
se mentir à soi-même. Je crois que si on veut vraiment se lamenter, il
vaudrait mieux le faire quand quelqu’un naît. Pleurez à l’origine car,
s’il n’y avait pas de naissance, il n’y aurait pas de mort. Comprenez-
vous cela ?
3. On pourrait croire que les gens se rendraient compte de ce que
signifie vivre dans le ventre de quelqu’un, combien cela doit être
désagréable ! Voyez comme il est déjà difficile de passer simplement
une journée enfermé dans une petite cabane. Si on ferme porte et
fenêtres, on suffoque. Alors que dire de passer neuf mois dans le ventre
de quelqu’un ? Et pourtant, c’est exactement là que vous voulez être à
nouveau, pour vous faire piéger à nouveau.
4. Pourquoi sommes-nous nés ? Nous sommes nés pour ne plus avoir à
renaître.
5. Quand on ne comprend pas la mort, la vie peut paraître très
compliquée.
6. Le Bouddha a recommandé à son disciple Ananda de voir
l’impermanence, de voir la mort, à chaque respiration. Nous devons
nous familiariser avec la mort ; nous devons mourir pour pouvoir vivre
vraiment. Qu’est-ce que cela signifie ? Mourir c’est arriver au bout des
doutes, de toutes les questions et être simplement présent à la réalité
de l’instant. On ne pourra jamais mourir demain ; c’est maintenant
qu’il faut mourir. Saurez-vous le faire ? Si vous y parvenez, vous
connaîtrez la paix qui vient quand il n’y a plus de questions.
7. La mort est aussi proche de nous que notre souffle.
8. Si vous avez pratiqué correctement, vous ne serez pas désemparé
quand vous tomberez malade, ni bouleversé par la mort. Quand vous
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allez vous faire soigner à l’hôpital, dites-vous clairement : « Si je
guéris, c’est bien et si je meurs, c’est bien aussi. » Je vous garantis que
si les médecins me disaient que j’allais mourir d’un cancer dans
quelques mois, je leur dirais : « Attention, la mort va finir par vous
atteindre vous aussi. C’est seulement une question de qui part le
premier et qui part plus tard. » Les médecins ne vont pas guérir ni
prévenir la mort. Seul le Bouddha connaissait ce remède. Alors,
pourquoi ne pas essayer de faire usage du remède du Bouddha ?
9. Si vous avez peur de la maladie, si vous avez peur de la mort, voyez
d’où elles viennent. D’où viennent-elles ? Elles viennent de la
naissance. Alors, ne soyez pas triste quand quelqu’un meurt c’est
naturel et c’est la fin de sa souffrance dans cette vie. Si vous voulez être
triste, alors soyez triste quand les gens naissent : « Oh, non ! Ils sont
revenus. Ils vont encore souffrir et mourir ! »
10. « Ce qui sait » en nous, sait très bien que tous les phénomènes sont
sans substance réelle. Alors, « ce qui sait » ne se réjouit pas et ne
s’attriste pas, car il ne suit pas le gré des conditions changeantes. Se
réjouir, c’est naître ; se laisser abattre, c’est mourir. Une fois mort, on
naît encore ; une fois nés, on meurt encore. Cet enchaînement de
naissances et de morts d’instant en instant est la roue sans fin du
saṁsāra.
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Le Corps
11. Si le corps pouvait parler, il nous répèterait à longueur de journée :
« Je ne t’appartiens pas, tu sais ! » En fait, il nous le dit en
permanence, mais dans la langue du Dhamma, alors nous ne le
comprenons pas.
12. Les circonstances sont faites de conditions qui ne nous
appartiennent pas. Elles suivent leur cours naturel. Nous ne pouvons
rien à la façon dont est fait notre corps. Nous pouvons l’embellir un
peu, le faire paraître plus attrayant et propre pendant un certain temps
— comme les jeunes filles qui mettent du rouge à lèvres et se laissent
pousser les ongles — mais quand l’âge arrive, tout le monde se retrouve
dans le même bateau. Ainsi va le corps et nous n’y pouvons rien. Par
contre, ce que nous pouvons améliorer et embellir, c’est l’esprit.
13. Si notre corps nous appartenait vraiment, il obéirait à nos ordres. Si
on lui dit : « Ne vieillis pas ! » ou : « Je t’interdis d’être malade », est-
ce qu’il nous écoute ? Non, il n’en tient aucun compte. Nous ne faisons
que louer cette « maison », elle ne nous appartient pas. Si nous
croyons le contraire, nous souffrirons au moment de la quitter. En
réalité, il n’existe pas de « soi » permanent, rien qui ne change ou soit
assez solide pour que l’on s’y accroche.
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La Respiration
14. Il y a des gens qui naissent et meurent sans avoir même jamais pris
conscience de l’air qui entre dans leur corps et qui en sort. Voilà à quel
point ils sont étrangers à eux-mêmes !
15. Le temps, c’est cette respiration maintenant.
16. Vous dites que vous êtes trop occupé pour méditer. Avez-vous le
temps de respirer ? La méditation, c’est votre respiration. Pourquoi
auriez-vous le temps de respirer, mais pas de méditer ? La respiration
est cruciale dans votre vie. Quand vous verrez que la pratique du
Dhamma est aussi cruciale pour votre vie, vous comprendrez que la
respiration et la pratique du Dhamma sont d’égale importance.
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Le Dhamma
17. Qu’est-ce que le Dhamma ? Rien n’est en dehors du Dhamma.
18. Comment le Dhamma nous enseigne-t-il à vivre correctement ? Il
nous montre comment vivre. Il nous le montre de toutes sortes de
façons : dans les rochers, les arbres ou juste en face de nous. Mais cet
enseignement ne passe pas par les mots. Alors apaisez l’esprit et le
cœur et apprenez à observer. Vous verrez tout le Dhamma se révéler ici
et maintenant. A quel autre moment et en quel autre lieu allez-vous le
chercher ?
19. D’abord vous comprenez le Dhamma par la pensée. Si vous
commencez à le comprendre, vous avez envie de le pratiquer. Si vous le
pratiquez, vous commencez à le voir — à voir que vous êtes le Dhamma
— et vous ressentez la joie du Bouddha.
20. On trouve le Dhamma en cherchant dans son propre cœur, en
voyant ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, ce qui est équilibré et ce qui
ne l’est pas.
21. Il n’existe qu’une sorte de magie : la magie du Dhamma. Toute
autre forme de magie est comme un tour de passe-passe qui nous
distrait du véritable jeu : notre relation à la vie humaine, à la
naissance, à la mort et à la liberté.
22. Quoi que vous fassiez, rapportez tout au Dhamma. Si vous ne vous
sentez pas bien, regardez à l’intérieur. Si vous savez que ce n’est pas
juste et vous le faites quand même, vous ajoutez aux obscurcissements
du mental.
23. Il est difficile de trouver des personnes qui écoutent le Dhamma,
qui s’en souviennent et qui le pratiquent, et enfin qui atteignent le
Dhamma et qui le voient.
24. Tout est Dhamma quand on est présent à l’instant. Lorsque nous
voyons des animaux s’enfuir pour échapper au danger, nous
constatons qu’ils sont exactement comme nous. Ils fuient la souffrance
et courent vers le bonheur. Eux aussi connaissent la peur ; ils ont peur
pour leur vie, tout comme nous. Quand on voit les choses dans leur
vérité, on voit que les animaux et les êtres humains ne sont guère
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différents. Nous sommes tous compagnons dans la naissance, la
vieillesse, la maladie et la mort.
25. Quels que soient le moment et le lieu, toute la pratique du
Dhamma arrive à son terme là où il n’y a rien. C’est un espace de lâcher
prise, de vacuité où le fardeau est posé. C’est le point ultime.
26. Le Dhamma n’est pas loin ; il est là, en nous. Le Dhamma n’a rien à
voir avec le surnaturel, les anges ou les cieux. Le Dhamma concerne
qui nous sommes et ce que nous faisons à cet instant même. Observez-
vous : parfois il y a de la joie, parfois de la tristesse ; parfois du bien-
être, parfois de la douleur... C’est cela le Dhamma. Le voyez-vous ?
Pour connaître ce Dhamma, il faut apprendre à déchiffrer ce que vous
vivez.
27. Le Bouddha voulait que nous soyons en contact avec le Dhamma
mais les gens ne sont en contact qu’avec les mots, les livres, les écrits.
Cela, c’est être en contact avec ce qui parle du Dhamma, pas avec le
véritable Dhamma tel qu’il a été enseigné par notre grand Maître.
Comment les gens peuvent-ils prétendre pratiquer bien et
correctement s’ils ne font que cela ? Ils sont bien loin du compte !
28. Quand vous écoutez le Dhamma, vous devez ouvrir votre cœur et
vous recentrer à l’intérieur. N’essayez pas d’accumuler ce que vous
entendez ni de faire un gros effort pour tout mémoriser. Laissez
simplement le Dhamma couler dans votre cœur tel qu’il se révèle par
lui-même et demeurez continuellement ouvert à son flux dans l’instant
présent. Ce qui est prêt à être retenu le sera et cela se fera tout seul,
sans effort délibéré de votre part.
29. De même, lorsque vous présentez le Dhamma, ne forcez rien. Cela
doit se faire tout seul et découler spontanément de l’instant présent et
des circonstances. Les gens ont différents niveaux de capacité à
recevoir et quand vous êtes présent à eux, à leur niveau, le Dhamma
jaillit tout seul de vos lèvres. Le Bouddha avait la faculté de ressentir le
tempérament des gens et leur capacité de compréhension. Il utilisait
cette même méthode d’enseignement spontané. Ce n’est pas qu’il
possédait un don surnaturel pour enseigner mais il était sensible aux
besoins spirituels des gens qui venaient à lui et enseignait en
conséquence.
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Le Cœur et l’Esprit
30. Il n’existe qu’un seul livre qui vaille la peine d’être lu : notre propre
cœur.
31. Le Bouddha nous a appris que, dans notre pratique, tout ce qui
afflige notre esprit est matière à travailler. En réalité, ce sont les
souillures de l’esprit qui sont affligées, pas l’esprit lui-même ! Nous ne
savons pas faire la différence entre notre esprit et tout ce qui le pollue.
Dès que quelque chose ne nous plaît pas, nous voulons nous en
éloigner. Notre mode de vie n’est pas difficile ; ce qui est difficile c’est
de n’être pas satisfait, de refuser ce qui est. Ce sont les souillures qui
sont la difficulté.
32. Le monde est dans un perpétuel état d’agitation. L’esprit passe de
la satisfaction à l’insatisfaction au rythme de l’agitation du monde. La
plus grande aide que nous puissions apporter au monde, c’est
apprendre à apaiser notre esprit.
33. Si votre esprit est heureux, vous serez heureux où que vous soyez.
Quand la sagesse s’éveillera en vous, vous verrez la Vérité partout où se
posera votre regard. La Vérité est tout ce qu’il y a à savoir. C’est comme
quand on apprend à lire — après, où que l’on aille, on pourra lire.
34. Si vous vous sentez mal en un certain lieu, vous vous sentirez mal
en tous lieux. En réalité, ce ne sera pas le lieu extérieur qui vous posera
problème, mais ce « lieu » en vous.
35. Observez votre esprit. Celui qui porte des choses croit qu’il possède
des choses, mais celui qui observe ne voit que le poids à traîner. Jette
les choses, perds-les et trouve la légèreté.
36. Dans son essence, l’esprit est paisible. De cette paix naissent
l’angoisse et la confusion. Mais si on voit et on comprend cette
confusion, l’esprit retrouve son état de paix.
37. Le bouddhisme est une religion du cœur. Pas davantage. Qui
pratique pour développer son cœur pratique le bouddhisme.
38. Quand la lumière est faible, il n’est pas facile de voir les vieilles
toiles d’araignée dans les coins de la pièce ; mais quand la lumière est
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vive, on les voit clairement et on peut les retirer. De même, quand
votre esprit est lumineux, vous êtes en mesure de voir les souillures qui
l’obscurcissent et vous pouvez alors les nettoyer.
39. On ne renforce pas l’esprit en le faisant bouger dans tous les sens
comme on le fait pour renforcer le corps. On le renforce en l’amenant à
un point d’arrêt, en l’amenant au repos.
40. Les gens commettent toutes sortes de mauvaises actions parce
qu’ils ne se voient pas, ils ne regardent pas leur propre esprit. Quand
ils sont sur le point de mal agir, ils regardent d’abord autour d’eux : «
Ma mère risque-t-elle de me voir ? » « Mon mari risque-t-il de me voir
? » « Mes enfants risquent-ils de me voir ? » « Ma femme risque-t-elle
de me voir ? » Et si personne ne les voit, ils foncent tête baissée. Mais
c’est s’insulter soi-même ! Ils disent que personne ne regarde et
s’empressent de mal agir avant d’être surpris. Mais eux ? Ne sont-ils
pas « quelqu’un » qui regarde ?
41. Pour écouter les Enseignements, faites appel à votre cœur, pas à
vos oreilles.
42. Certains mènent un combat contre leurs souillures mentales et
parviennent à les vaincre dans ce que l’on appelle un « combat
intérieur ». Ceux qui mènent un combat extérieur lancent des bombes
et tirent au fusil. Ils sont vainqueurs ou ils sont vaincus. Obtenir la
victoire sur les autres est la façon dont fonctionne le monde. Dans la
pratique du Dhamma, au lieu de combattre les autres, nous devons
résister patiemment à tous les états d’esprit qui nous traversent.
43. D’où vient la pluie ? Elle vient de toute l’eau sale qui s’évapore de la
terre — y compris l’urine et l’eau que vous jetez après avoir lavé vos
pieds. N’est-ce merveilleux que le ciel puisse prendre cette eau sale et
la transformer en une eau pure et propre ? Si vous le lui permettez,
votre esprit peut agir de même avec vos souillures.
44. Le Bouddha a recommandé de ne juger que soi-même et de ne pas
juger les autres, aussi bons ou mauvais soient-ils. Il a indiqué le
chemin en disant : « La vérité est ainsi. » Posons-nous donc
simplement la question : notre esprit est-il « ainsi » ou pas ?
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L’Impermanence
45. Toutes les conditions — ce qui constitue la vie — existent du fait du
changement. Nous n’y pouvons rien. Imaginez un peu : pourrait-on
expirer sans inspirer à nouveau ? Serait-ce agréable ? Ou pourrait-on
se contenter d’inspirer ? Nous voulons que les choses durent, qu’elles
soient permanentes. Mais cela ne se peut pas — tout simplement.
46. Quand vous comprendrez vraiment que tout est impermanent,
toutes vos pensées vont progressivement s’envoler, vous n’aurez plus
besoin de penser trop. Quand quelque chose se présentera, tout ce que
vous aurez envie de dire c’est : « Tiens, encore autre chose ! » Et puis
c’est tout.
47. Toute parole qui fait fi de cette incertitude inhérente n’est pas la
parole d’un sage.
48. Si vous voyez vraiment clairement l’incertitude, vous verrez aussi
ce qui est certain. Ce qui est certain, c’est que tout est obligatoirement
incertain et qu’il ne peut en être autrement. Comprenez-vous cela ? Si
vous ne savez que cela, mais que vous le comprenez vraiment, alors
vous pouvez connaître le Bouddha et lui rendre un juste hommage.
49. Si votre esprit essaie de vous dire qu’il a atteint le niveau de
sotāpanna, allez-vous prosterner devant un sotāpanna. Il vous dira
lui-même que tout est incertain. Si vous rencontrez un sakadāgāmī,
allez lui rendre hommage. Lorsqu’il vous verra, il vous dira simplement
: « Ce n’est pas sûr ! » Si vous connaissez un anāgāmī, allez vous
incliner devant lui. Il ne vous dira qu’un mot : « Incertain ! » Et si vous
rencontrez même un Arahant, allez vous prosterner devant lui. Et il
vous déclarera encore plus fermement : « Tout est même encore plus
incertain ! » Vous entendrez les paroles des Nobles êtres éveillés : «
Tout est incertain. Ne vous attachez à rien. »
50. Il m’est arrivé d’aller visiter de vieux sites religieux avec des
temples anciens dont les murs étaient lézardés. Un ami a fait
remarquer : « Quel dommage, que tout s’effrite, n’est-ce pas ? » J’ai
répondu : « Si les murs n’étaient pas lézardés, il n’y aurait pas de
Bouddha et il n’y aurait pas de Dhamma. Tout s’effrite et c’est
parfaitement en accord avec les enseignements du Bouddha. »
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51. Les choses suivent toutes leur cours naturel. Que cela nous fasse
rire ou pleurer, elles suivent leur cours de toute façon. Aucun savoir,
aucune science ne peut entraver le cours naturel des choses. Vous
pouvez demander à un dentiste d’examiner vos dents mais, même s’il
peut les soigner, elles finiront par suivre quand même leur cours
naturel. Un jour, le dentiste lui-même en passera par là. Tout finit par
se désagréger.
52. Que pouvons-nous considérer comme sûr ? Rien ! Il n’y a rien en
dehors des sensations et des sentiments. La souffrance apparaît, dure
un certain temps et puis disparaît ; ensuite elle est remplacée par le
bonheur — et c’est tout ! En dehors de cela, il n’y a rien. Mais nous
sommes perdus et comme quelqu’un perdu dans le noir, nous courons
sans cesse en essayant de nous accrocher à nos sensations et à nos
sentiments. Mais ceux-ci n’ont rien de réel ni de stable. Ils ne sont que
changement.
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Le Kamma
53. Quand ceux qui ne comprennent pas le Dhamma agissent mal, ils
regardent autour d’eux pour s’assurer que personne ne les regarde.
Mais notre kamma nous observe toujours. Rien ne lui échappe jamais.
54. Les bonnes actions produisent de bons résultats et les mauvaises
actions de mauvais résultats. N’attendez pas que des dieux
accomplissent des choses pour vous, que des anges gardiens vous
protègent ou que des jours particuliers vous soient favorables. Ce ne
sont que balivernes, n’y croyez pas. Si vous y croyez, vous en souffrirez.
Vous passerez votre temps à attendre le jour favorable, le mois
favorable, l’année favorable, ou bien les anges gardiens. Vous ne
pourrez qu’en souffrir. Examinez plutôt vos actions et vos paroles,
examinez votre kamma. Quand vous agissez bien, vous générez du
bien ; quand vous agissez mal, vous générez du mal.
55. En pratiquant de manière juste, vous permettez à votre vieux
kamma de s’épuiser. Ayant vu et compris que les choses ne font
qu’apparaître et disparaître, vous pouvez simplement les observer
attentivement et les laisser suivre leur cours. C’est comme avoir deux
arbres : si l’un est nourri et arrosé tandis que l’autre est ignoré, il n’y a
aucun doute quant à celui qui grandira et celui qui mourra.
56. Certains d’entre vous ont parcouru des milliers de kilomètres, sont
venus d’Europe, des États-Unis et d’autres contrées lointaines pour
écouter le Dhamma ici, au monastère de Nong Pah Pong. Dire que
vous venez de si loin, que vous avez traversé tant d’embûches pour
arriver ici, tandis que certaines personnes vivent juste de l’autre côté
de ce portail et ne l’ont pas encore franchi ! Cela vous fait davantage
apprécier le bon kamma, n’est-ce pas ?
57. Quand vous agissez mal, vous ne pouvez vous cacher nulle part.
Même si les autres ne vous voient pas, vous êtes obligé d’être face à
vous-même. Caché au fond d’un trou, vous seriez encore face à vous-
même. Il est impossible de mal agir et d’en sortir indemne. Alors
pourquoi ne verriez-vous pas, de la même manière, votre bonté ? Vous
voyez tout : la paix, l’agitation, la libération, les attachements. Tout
cela vous le voyez par vous-même.
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La Pratique de la Méditation
58. Si vous voulez être dans les parages pour rencontrer le prochain
Bouddha, c’est simple : ne pratiquez pas ! Dans ce cas, il y a de grandes
chances pour que vous soyez encore là quand il apparaîtra.
59. J’entends des gens dire : « Oh, cette année a été difficile pour moi.
» Je leur demande : « Comment cela ? » « J’ai été malade toute l’année
», répondent-ils. « Je n’ai pas pu pratiquer du tout. » Eh bien, s’ils ne
pratiquent pas quand la mort est proche, quand donc pratiqueront-ils
? Quand tout va bien, ils s’oublient dans le bonheur et quand ils
souffrent, ils ne pratiquent toujours pas — ils s’oublient aussi dans la
souffrance. Je me demande quand les gens s’imaginent qu’ils vont
pratiquer.
60. J’ai déjà fixé l’emploi de temps et les règles à respecter dans ce
monastère — ne les transgressez pas ! Celui qui transgresse les règles
existantes n’est pas venu avec une réelle intention de pratiquer. Que
peut-il espérer voir dans ce cas ? Même s’il vivait auprès de moi jour et
nuit, il ne me verrait pas. Même s’il vivait près du Bouddha, il ne le
verrait pas s’il ne pratique pas.
61. Ne croyez pas que la pratique se limite à s’asseoir les yeux fermés.
Si c’est ce que vous croyez, changez vite d’opinion. Une pratique stable
et régulière consiste à demeurer attentif dans toutes les positions, que
ce soit assis, debout, en marchant ou allongé. Quand vous quittez la
position assise de la méditation, ne croyez pas que vous en avez fini
avec la méditation — vous changez simplement de position ! Si vous
apprenez à voir les choses ainsi, vous trouverez la paix. Où que vous
soyez, vous aurez constamment cette attitude de pratique ; vous aurez
la stabilité d’une présence à vous-même.
62. « Aussi longtemps que je n’aurai pas atteint l’Éveil Ultime, je ne me
lèverai pas de cet endroit, mon sang dut-il se dessécher. » En lisant ces
paroles du Bouddha dans un livre, vous avez peut-être eu envie d’en
faire autant. Mais vous avez oublié de tenir compte d’une chose : votre
véhicule. Le Bouddha avait une très grosse voiture, la vôtre est plus
petite. Il a pu parcourir tout le chemin d’une seule traite, mais, avec
votre toute petite voiture, comment pourriez-vous y parvenir en une
fois ? C’est une tout autre histoire.
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63. Je suis allé partout à la recherche d’un endroit pour méditer sans
réaliser que cet endroit était déjà là, dans mon cœur et dans mon
esprit. Toute la méditation est juste là, en nous. La naissance, le
vieillissement, la maladie et la mort sont juste là, en nous. J’ai voyagé
partout jusqu’au bout de mes forces et ce n’est que lorsque je me suis
arrêté que j’ai trouvé ce que je cherchais — en moi.
64. Nous ne méditons pas pour voir le paradis, mais pour mettre fin à
la souffrance.
65. Ne vous attachez pas aux visions ou aux lumières qui peuvent
apparaître dans votre méditation ; ne soyez pas heureux ou
malheureux selon qu’elles apparaissent ou pas. Qu’y a-t-il de si
extraordinaire à la lumière ? Ma lampe torche en a. Ce n’est pas cela
qui nous aidera à nous libérer de la souffrance.
66. Sans la méditation, vous êtes comme aveugle et sourd. Il n’est pas
facile de voir le Dhamma et il faut méditer pour voir ce que vous n’avez
encore jamais vu. Êtes-vous né enseignant ? Non, il vous a d’abord
fallu étudier. Un citron n’est acide que lorsqu’on l’a goûté.
67. Quand vous êtes assis en méditation, dites : « Ce ne sont pas mes
affaires ! » en réponse à toutes les pensées qui se présentent.
68. Quand nous sommes d’humeur paresseuse, nous devons pratiquer
— pas seulement quand nous en avons l’énergie ou l’envie. Ainsi
pratique-t-on selon les enseignements du Bouddha. Quant à nous,
nous ne pratiquons que quand l’envie nous en prend — mais comment
arriverons-nous quelque part de cette façon ? Quand allons-nous
briser le flot de nos souillures si nous ne pratiquons qu’en fonction de
nos caprices ?
69. Quoi que nous fassions, nous devons en être pleinement
conscients. Lire des livres n’a jamais apporté l’Éveil. Les jours passent,
mais nous ne sommes pas conscients. Connaître la pratique, c’est
pratiquer pour pouvoir connaître.
70. Il y a, c’est vrai, des dizaines de techniques de méditation, mais
elles aboutissent toutes au même point : lâchez tout ! Et puis venez là
où il fait frais, hors du champ de bataille. Pourquoi ne pas essayer ?
71. Se limiter à réfléchir à la pratique, c’est comme bondir sur une
ombre et laisser s’échapper la réalité.
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72. Après avoir pratiqué quelques années, je manquais encore de
confiance en moi. Mais avec plus d’expérience, j’ai appris à faire
confiance à mon cœur et à mon esprit. Quand vous avez cette profonde
compréhension, quoi qu’il arrive, vous pouvez laisser faire — et tout
apparaîtra et puis disparaîtra, simplement. Vous arriverez à un stade
où le cœur et l’esprit savent quoi faire.
73. En réalité, dans la pratique de la méditation, mieux vaut être dans
l’excès d’agitation que dans l’excès de calme parce que vous allez
chercher à mettre fin à cette agitation tandis que vous pouvez être très
satisfait de votre calme et ne pas chercher à avancer davantage. Alors
quand des états de béatitude lumineuse apparaissent dans la
méditation de la vision pénétrante, ne vous y attachez pas.
74. La méditation est simplement une question d’esprit et de
sensations. Ce n’est pas quelque chose que vous devez poursuivre ou
vous battre pour obtenir. La respiration continue à fonctionner, la
nature prend soin des processus naturels — tout ce que nous avons à
faire c’est essayer d’être conscients, de nous tourner vers l’intérieur
pour voir les choses clairement. Voilà ce qu’est la méditation.
75. Ne pas pratiquer correctement, c’est manquer d’attention.
Manquer d’attention, c’est comme être mort. Demandez-vous si vous
aurez le temps de pratiquer quand vous serez mort. Demandez-vous
continuellement : « Quand vais-je mourir ? » Si nous réfléchissons
ainsi, notre esprit sera vif et vigilant à chaque seconde, la conscience
sera toujours présente et l’attention s’ensuivra automatiquement. La
sagesse apparaîtra, nous verrons très clairement les choses telles
qu’elles sont réellement. L’attention monte la garde, de sorte que, à
tout moment, de jour comme de nuit, l’esprit sait exactement quand
des sensations apparaissent. Être attentif, c’est être prêt. Être prêt,
c’est être vigilant. Si on est vigilant, on pratique correctement.
76. Telles sont les bases de notre pratique : d’abord, être droit et
honnête ; ensuite, être attentif à ne pas mal agir ; et puis être humble
de cœur, être détaché et se contenter de peu. Si nous savons être
modérés — en paroles comme en tout — nous serons présents à nous-
mêmes, nous ne serons pas distraits. L’esprit et le cœur auront ainsi les
fondements adéquats pour développer vertu, concentration et sagesse.
77. Au début, on s’empresse d’avancer, on s’empresse de reculer et on
s’empresse de s’arrêter. On continue à pratiquer ainsi jusqu’à ce que
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soit atteint le point où il apparaît qu’avancer n’est pas juste, reculer
n’est pas juste et s’arrêter n’est pas juste non plus ! Là, c’est fini. On ne
s’arrête pas, on n’avance pas, on ne revient pas en arrière. C’est
terminé. C’est juste là que l’on réalise qu’il n’y a vraiment rien du tout.
78. Souvenez-vous que vous ne méditez pas pour obtenir quelque
chose, mais pour vous libérer des choses. On ne pratique pas avec le
désir, mais avec le lâcher-prise. Si vous voulez obtenir quelque chose,
vous ne trouverez pas.
79. Le cœur de la pratique est très simple. Il est inutile de donner de
longues explications. Lâchez l’amour, lâchez la haine et laissez les
choses suivre leur cours. Ma propre pratique se résume à cela.
80. Poser les mauvaises questions montre que vous êtes toujours piégé
par le doute. Il est bien de parler de la pratique si cela aide ensuite à
l’intériorisation ; mais vous seul pourrez voir la Vérité.
81. Nous pratiquons pour apprendre comment lâcher prise, pas pour
augmenter notre saisie des choses. L’Éveil apparaît quand on cesse de
vouloir quoi que ce soit.
82. Si vous avez le temps d’être attentif, vous avez le temps de méditer.
83. Quelqu’un m’a demandé : « Quand des choses apparaissent en
méditation, devons-nous les approfondir ou simplement les voir
apparaître et disparaître ? » Si vous voyez passer quelqu’un que vous
ne connaissez pas, vous allez peut-être vous demander : « Qui est-ce ?
Où va-t-il ? Que veut-il ? » Mais si vous connaissez la personne, il suffit
de constater qu’elle passe.
84. Dans la pratique, le désir peut être un ami ou un ennemi. En tant
qu’ami, il nous donne envie de pratiquer, de comprendre, de mettre fin
à la souffrance. Mais être toujours en train de désirer quelque chose
qui n’est pas encore arrivé, vouloir que les choses soient autres que ce
qu’elles sont, finit par causer encore plus de souffrance et c’est alors
que le désir peut devenir un ennemi. Finalement, nous devons
apprendre à lâcher tous les désirs, même le désir d’Éveil. Ce n’est
qu’alors que nous pourrons être libres.
85. Un jour, quelqu’un a demandé à Ajahn Chah comment il enseignait
la méditation : « Utilisez-vous la technique qui consiste à avoir un
entretien quotidien avec les étudiants pour examiner leur état d’esprit
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? » Ajahn Chah répondit : « Ici j’enseigne aux disciples à examiner leur
propre état d’esprit, à s’interviewer eux-mêmes. Il se peut
qu’aujourd’hui un moine soit en colère ou plein de désir. Moi je ne le
sais pas, mais lui devrait le savoir. Il n’est pas nécessaire qu’il vienne
me le demander, n’est-ce pas ? »
86. Notre vie est un assemblage d’éléments. Nous utilisons des
conventions pour décrire les choses, mais ensuite nous nous attachons
aux conventions et nous leur donnons une réalité. Par exemple, on
donne un nom aux gens et aux choses. Mais on pourrait revenir en
arrière, avant que les noms aient été donnés, et appeler les hommes «
des femmes » et les femmes « des hommes » quelle différence cela
ferait-il ? Mais nous nous sommes attachés aux noms et aux concepts,
alors nous avons maintenant la guerre des sexes et toutes sortes
d’autres guerres. La méditation permet de voir clair dans tout cela. Ce
n’est qu’alors que nous pourrons atteindre l’inconditionné et être en
paix, pas en guerre.
87. Certains deviennent moines parce qu’ils ont la foi, mais ensuite
piétinent tout ce que le Bouddha a enseigné. Ils savent ce qu’il faut
faire, mais ils refusent de pratiquer correctement. En vérité, ils ne sont
pas nombreux ceux qui pratiquent vraiment de nos jours.
88. Théorie et pratique : la première connaît le nom de la plante
médicinale et la seconde va la chercher et l’utilise.
89. Le bruit : vous aimez entendre des oiseaux, mais pas des voitures.
Vous avez peur des gens et des bruits et vous aimez vivre seul dans la
forêt. Laissez tomber le bruit et prenez soin du bébé. Le « bébé » est
votre pratique.
90. Un novice nouvellement ordonné demanda à Ajahn Chah quel
conseil il donnait à ceux qui débutaient dans la pratique de la
méditation. « Le même qu’à ceux qui méditent depuis longtemps :
Insistez, persistez, persévérez. »
91. Les gens disent que l’enseignement du Bouddha est bien beau, mais
qu’il est impossible à pratiquer dans la vie en société. On entend dire :
« Je suis jeune, donc il ne m’est pas facile de pratiquer, mais, quand je
serai vieux, je pratiquerai. » Diriez-vous : « Je suis jeune, donc je n’ai
pas le temps de manger ? » Si je vous enfonçais un bâton brûlant dans
les côtes, diriez-vous : « Oui, ça fait mal, mais, comme je vis en société,
je ne peux pas y échapper » ?
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92. Vertu, concentration et sagesse regroupent à eux trois le cœur de la
pratique bouddhique. La vertu maintient le corps et la parole purs et
c’est dans le corps que réside l’esprit. Ainsi, la pratique passe par la
vertu, par la concentration et par la sagesse. C’est comme un morceau
de bois coupé en trois endroits, mais, en réalité, c’est une seule et
même bûche. Si nous voulons rejeter le corps et la parole, nous ne le
pouvons pas. Si nous voulons rejeter l’esprit, nous ne le pouvons pas.
Nous devons pratiquer avec le corps et avec l’esprit. Ainsi, en réalité,
vertu, concentration et sagesse sont harmonieusement unies et
fonctionnent ensemble.
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Le Non-Soi
93. Une vieille dame très pieuse arriva un jour en pèlerinage à Wat Pah
Pong depuis sa province voisine. Elle dit à Ajahn Chah qu’elle ne
pourrait pas rester longtemps car elle devait rentrer s’occuper de ses
petits-enfants et, comme elle était âgée, elle demanda s’il pouvait lui
donner un bref enseignement sur le Dhamma. Ajahn Chah lui répondit
avec virulence : « Écoutez donc ! Il n’y a personne ici — que ça ! Pas de
propriétaire : personne qui soit vieux, qui soit jeune, qui soit bon ou
mauvais, faible ou fort. Juste ça et c’est tout — différents éléments de
la nature qui suivent leur cours, tous vides. Personne qui est né et
personne pour mourir ! Ceux qui parlent de naissance et de mort
parlent le langage des enfants ignorants. Dans le langage du cœur, du
Dhamma, il n’existe rien de tel que la naissance ou la mort. »
94. Le véritable fondement de l’enseignement est de voir le soi comme
étant vide. Mais les gens viennent étudier le Dhamma pour faire
grandir leur image d’eux-mêmes, ils ne veulent donc pas faire
l’expérience de la souffrance ou de la difficulté. Ils veulent que tout soit
agréable. Peut-être veulent-ils transcender la souffrance, mais, tant
qu’il y a un soi, comment peuvent-ils s’y prendre ?
95. C’est tellement facile une fois que l’on a compris. Si simple et si
direct ! Quand des choses agréables se présentent, comprenez qu’elles
sont vides. Quand des choses désagréables se présentent, voyez
qu’elles ne vous appartiennent pas ; elles passent. Ne vous liez pas à
elles comme si elles étaient vous, ne vous voyez pas comme les
possédant. Si vous pensez que ce papayer est à vous, pourquoi n’êtes-
vous pas blessé quand on le coupe ? Si vous pouvez comprendre cela,
vous êtes sur la bonne voie, la voie de l’enseignement du Bouddha, de
l’enseignement qui mène à la Libération.
96. Les gens n’étudient pas ce qui est au-delà du bien et du mal. C’est
pourtant cela qu’il faudrait étudier. Ils disent : « Je vais être comme
ceci, je vais être comme cela. » Mais jamais ils ne disent : « Je ne vais
rien être du tout parce qu’en réalité il n’y a pas de ‘je’. » Cela, ils ne
l’étudient pas.
97. Une fois que vous comprenez le non-soi, le fardeau de la vie
disparaît. Vous êtes en paix avec le monde. Quand on voit au-delà du
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soi, on n’est plus attaché au bonheur et on peut être vraiment heureux.
Apprenez à lâcher prise sans lutter, simplement lâcher prise, pour être
exactement comme vous êtes — sans saisie, sans attachement, libre.
98. Tous les corps se composent des quatre éléments : la terre, l’eau,
l’air et le feu. Quand ces éléments sont réunis pour former un corps,
nous disons que c’est un corps masculin ou féminin ; nous lui
attribuons un nom pour l’identifier plus facilement. Mais en réalité il
n’y a personne : seulement de la terre, de l’eau, de l’air et du feu. Ne
vous enthousiasmez pas pour un corps, ne soyez pas orgueilleux d’un
corps. Si vous y regardez de près, vous n’y trouverez personne.
26
La Paix
99. Question : « À quoi ressemble la paix intérieure ? » Réponse : « À
quoi ressemble la confusion de l’esprit ? La paix intérieure est la fin de
la confusion de l’esprit. »
100. On trouve la paix en soi exactement là où se trouvent l’agitation et
la souffrance. On ne la trouve pas dans une forêt ou au sommet d’une
montagne, pas plus qu’elle n’est donnée par un maître. Là où vous
ressentez la souffrance, vous pouvez également trouver la libération de
la souffrance. Essayer de fuir la souffrance, c’est en réalité courir vers
elle.
101. Si vous lâchez un peu, vous aurez un peu de paix. Si vous lâchez
beaucoup, vous aurez beaucoup de paix. Si vous lâchez totalement,
vous aurez la paix totale.
102. En réalité, il n’y a rien qui soit « un être humain ». Quoi que nous
croyions être, cela relève seulement du monde des apparences.
Pourtant, si nous allons au-delà des apparences et que nous voyons la
vérité, nous verrons qu’il n’y a rien d’autres que les caractéristiques
universelles : naissance au début, changement au milieu et cessation à
la fin. C’est tout ce qu’il y a. Si nous voyons qu’il en va de même pour
toute chose, il n’y a plus de problème. Si nous comprenons cela, nous
trouverons contentement et paix.
103. Que vous voyagiez ou restiez en un même lieu, sachez distinguer
ce qui est juste de ce qui ne l’est pas — c’est tout. Vous ne trouverez pas
la paix en haut d’une montagne ou au fond d’une grotte. Même se
rendre sur les lieux où le Bouddha a trouvé l’Éveil, ne peut nous
rapprocher de la vérité.
104. Regarder vers l’extérieur et non en soi, c’est comparer et
discriminer. Ce n’est pas ainsi que vous trouverez le bonheur. Vous ne
trouverez pas davantage la paix en continuant à chercher le conjoint
parfait ou le maître parfait. Le Bouddha nous a appris à regarder le
Dhamma, la Vérité, pas à regarder les autres.
105. N’importe qui peut construire une maison avec du bois et des
briques, mais le Bouddha nous a appris que cette sorte de maison n’est
pas notre véritable demeure. C’est une maison du monde qui
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fonctionne comme le monde. Notre véritable demeure, c’est la paix
intérieure.
106. Voyez comme la forêt est paisible ! Pourquoi pas vous ? Vous vous
attachez à des choses qui vous compliquent la vie. Laissez la nature
vous donner ses leçons ! Écoutez le chant de l’oiseau et puis laissez-le
partir ! Si vous connaissez la nature, vous connaîtrez le Dhamma. Si
vous connaissez le Dhamma, vous connaîtrez la nature.
107. Rechercher la paix, c’est comme chercher une tortue à moustaches
: vous ne parviendrez pas à la trouver. Mais quand votre cœur sera
prêt, c'est la paix elle-même qui viendra vous trouver.
108. Vertu, concentration et sagesse constituent, à elles trois,
l’ensemble de la Voie. Mais cette voie n’est pas exactement ce que le
Bouddha a vraiment enseigné, elle n’est que le chemin qui y mène. Si,
par exemple, vous avez pris la route pour venir de Bangkok jusqu’au
monastère, la route était nécessaire à votre déplacement, mais, ce que
vous cherchiez, c’était le monastère, pas la route. De la même manière,
vertu, concentration et sagesse ne sont pas la vérité du Bouddha mais
elles sont la Voie qui mène à cette vérité. Quand vous aurez développé
ces trois éléments, vous découvrirez une paix extraordinaire.
28
La Souffrance
109. Il y a deux formes de souffrance : celle qui engendre encore plus
de souffrance et celle qui mène à la fin de la souffrance. La première
arrive quand on se saisit avec avidité des plaisirs passagers et que l’on
rejette avec aversion tout ce qui nous déplaît — tel est le combat
quotidien de la plupart des gens en ce monde. La seconde arrive quand
on s’autorise à pleinement ressentir combien tout change
constamment — plaisir, douleur, joie et colère — sans avoir peur et
sans reculer. Dans ce cas, la souffrance de notre expérience parvient à
nous libérer de toute peur et nous apporte la paix.
110. Nous aimerions que les choses soient faciles, mais sans souffrance,
point de sagesse. On est prêt à accueillir la sagesse quand, par trois fois
au moins, au cours de sa pratique, on s’est effondré et on a pleuré.
111. On ne devient pas moine ou nonne pour bien manger, bien dormir
et avoir ses aises, mais pour rencontrer la souffrance et apprendre
comment l’accepter, comment s’en libérer et comment ne plus la
causer. Alors, ne faites plus ce qui cause la souffrance — comme se
complaire dans l’avidité — sinon la souffrance ne vous quittera jamais.
112. En réalité, le bonheur est la souffrance déguisée, mais de manière
si subtile qu’on ne s’en aperçoit pas. S’accrocher au bonheur revient à
s’attacher à la souffrance, mais on ne s’en rend pas compte. Quand on
s’attache au bonheur, il est impossible d’éloigner la souffrance qui s’y
attache : ils sont inséparables. C’est pourquoi le Bouddha nous a
demandé de connaître la nature de la souffrance, de voir qu’elle est le
mal inexorablement lié au soi-disant « bonheur », de voir que bonheur
et souffrance sont de même nature.
113. Quand la souffrance apparaît, vois qu’il n’y a personne pour
l’accepter. Si tu crois que cette souffrance est tienne ou que le bonheur
est tien, tu ne trouveras jamais la paix.
114. Ceux qui souffrent trouveront la sagesse en proportion de leur
souffrance. Si on ne souffre pas, on n’a rien à étudier en profondeur. Et
si on ne contemple pas en profondeur, aucune sagesse ne peut jaillir.
Sans sagesse, il n’y a pas de connaissance. Et sans la connaissance, on
ne peut pas se libérer de la souffrance — c’est ainsi. En conséquence,
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nous devons nous entraîner à l’endurance. Ensuite, quand nous
réfléchirons au monde, nous n’aurons plus les mêmes peurs. Le
Bouddha n’a pas trouvé l’Éveil en dehors du monde, mais au cœur
même du monde.
115. Se complaire dans les plaisirs et s’adonner à l’automortification
sont deux voies que le Bouddha nous a déconseillées. Qui dit bonheur
dit souffrance. Étant heureux, nous imaginons que nous nous sommes
libérés de la souffrance, mais ce n’est pas le cas : si nous nous
attachons au bonheur, nous souffrirons à nouveau. C’est ainsi que vont
les choses, même si les gens ne le voient pas.
116. Quand les gens souffrent quelque part, ils vont ailleurs. Quand la
souffrance réapparaît, ils s’enfuient à nouveau. Ils croient ainsi
échapper à la souffrance, mais ce n’est pas le cas : la souffrance les suit.
Ils emportent la souffrance avec eux sans le savoir. Si on ne connaît
pas la souffrance, on ne peut en connaître la cause et si on ne connaît
pas la cause de la souffrance, on ne peut en connaître la fin. Il n’y a pas
moyen d’échapper à cette vérité.
117. Les chercheurs d’aujourd’hui ont bien plus de connaissances que
ceux d’autrefois. En outre, ils ont tout ce dont ils peuvent avoir besoin,
tout est plus facile pour eux. Alors, pourquoi ont-ils aussi beaucoup
plus de souffrance et de confusion mentale ? Pourquoi ?
118. Ne soyez pas un Bodhisatta ! Ne soyez pas un Arahant ! Ne soyez
rien. Si vous êtes un Bodhisatta, vous souffrirez. Si vous êtes un
Arahant, vous souffrirez. Si vous êtes quoi que ce soit, vous souffrirez.
119. L’amour et la haine sont tous deux synonymes de souffrance à
cause du désir qu’ils contiennent. Vouloir est souffrance ; vouloir ne
pas avoir est souffrance. Même si on obtient l’objet de son désir, on
souffre, car, une fois obtenu, on vit dans la crainte de le perdre.
Comment vivre heureux dans la peur ?
120. Quand vous êtes en colère, comment vous sentez-vous ? Bien ou
mal ? Si vous vous sentez vraiment mal, pourquoi ne pas jeter cette
colère au loin ? Pourquoi vous faire du mal en la gardant en vous ?
Comment pouvez-vous vous dire sage et intelligent quand vous refusez
de lâcher une chose qui fait souffrir ? Parfois la colère peut causer une
querelle de famille, faire pleurer tout le monde, et pourtant on
continue à se mettre en colère et à souffrir. Si vous voyez toute la
souffrance que contient la colère, jetez-la au loin ! Sinon, elle
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continuera à créer de la souffrance indéfiniment sans aucune chance
de répit. Le monde de l’existence insatisfaisante fonctionne ainsi, mais,
si nous connaissons ce fonctionnement, nous pouvons mettre fin au
problème.
121. Une femme voulait savoir comment gérer sa colère. Je lui ai
demandé : « Quand la colère apparaît, à qui appartient-elle ? » « À
moi. » « Si elle est vraiment à vous, vous devriez pouvoir lui dire de
partir, non ? En réalité, elle n’est pas à vous. Vous n’avez pas de
pouvoir sur elle. » S’attacher à la colère en croyant qu’elle nous
appartient causera la souffrance. Si la colère était vraiment nôtre, elle
nous obéirait. Si elle ne nous obéit pas, c’est que nous nous trompons.
Ne tombez pas dans le piège ! Que l’esprit soit heureux ou triste, ne
tombez pas dans le piège ! Tout cela est trompeur.
122. Voir la certitude là où réside l’incertitude, c’est l’assurance de
souffrir.
123. Le Bouddha est toujours présent pour nous enseigner. Voyez par
vous-même : ici il y a le bonheur et là la souffrance ; ici il y a le plaisir
et là la douleur. Ils sont toujours présents et vont toujours de paire.
Quand on voit la nature du plaisir et de la douleur, alors on voit le
Bouddha, alors on voit le Dhamma. Le Bouddha n’est pas séparé d’eux.
124. Quand on les contemple ensemble, on voit que bonheur et
souffrance se valent de même que se valent le chaud et le froid. La
chaleur d’un feu peut nous brûler à mort, tandis que le froid de la glace
peut nous geler à mort.
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Le Maître
125. Vous êtes votre propre maître. Rechercher un maître n’est pas ce
qui vous permettra d’arriver au bout de vos doutes. C’est en vous que
vous trouverez la vérité — à l’intérieur de vous, pas à l’extérieur. Se
connaître soi-même est ce qu’il y a de plus important.
126. L’un de mes maîtres mangeait très vite et bruyamment. Pourtant,
il nous recommandait de manger lentement et avec attention. Je me
souviens comme je le regardais avec rancune. Je souffrais, mais pas lui
! Je ne voyais que l’extérieur. Plus tard, j’ai appris que certaines
personnes conduisent très vite, mais prudemment tandis que d’autres
conduisent lentement et ont de nombreux accidents. Ne vous attachez
pas aux règles ni aux formes extérieures. Si vous regardez les autres dix
pour cent du temps et que vous vous observez vous-même quatre-
vingt-dix pour cent du temps, alors votre pratique sera correcte.
127. Il est difficile d’enseigner à des disciples : certains comprennent,
mais n’ont pas envie de pratiquer, d’autres ne comprennent pas et ne
font pas l’effort de comprendre. Je ne sais pas que faire d’eux.
Pourquoi les êtres humains ont-ils un tel esprit ? Il n’est pas bon d’être
ignorant, mais, même si je le leur dis, ils n’écoutent pas. Les gens ont
tant de doutes quand ils pratiquent ! Ils doutent tout le temps. Ils
veulent arriver au Nibbāna mais ils ne veulent pas avancer sur la voie
qui y mène. C’est déroutant ! Quand je leur dis de méditer, ils ont peur
ou, s’ils n’ont pas peur, ils s’endorment ! Disons, de manière générale,
qu’ils aiment faire les choses que je n’enseigne pas... Telle est la
souffrance du maître.
128. Si nous pouvions facilement voir la vérité des enseignements du
Bouddha, nous n’aurions pas besoin de tant de maîtres. Quand nous
comprenons les enseignements, nous faisons simplement ce qu’ils
conseillent. Ce qui rend les gens si difficiles à enseigner, c’est qu’ils
n’acceptent pas les enseignements. Ils ne cessent de contrer — tant le
maître que les enseignements. Devant le maître, ils se comportent
passablement, mais derrière son dos, ils sont comme des voleurs ! Il
est vraiment difficile d’enseigner.
129. Je n’enseigne pas à mes disciples à vivre et à pratiquer
négligemment, mais c’est ce qu’ils font dès que j’ai le dos tourné.
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Quand un policier est présent, les voleurs se tiennent bien. Quand il
demande s’il y a des voleurs dans les parages, ils répondent, bien
évidemment, qu’il n’y en a pas, qu’ils n’en ont jamais vu. Mais dès que
le policier s’en va, les voilà qui recommencent à voler. C’était déjà
comme cela même au temps du Bouddha. Alors, occupez-vous de vous-
même et ne vous préoccupez pas de ce que font les autres.
130. Un véritable maître n’enseigne qu’une seule chose : la difficile
pratique qui consiste à renoncer, à lâcher le soi. Quoi qu’il arrive,
n’abandonnez pas votre maître. Laissez-le vous guider, car il est aisé
d’oublier la Voie.
131. Même les doutes que vous nourrissez à l’égard de votre maître
peuvent vous aider. Prenez de votre maître ce qui est bon et soyez
clairement conscient de votre pratique. Il n’y a que vous qui pourrez
percevoir et développer la sagesse.
132. Ne vous contentez pas de croire un maître qui vous dit qu’un fruit
est délicieux. Goûtez-le vous-même ! Alors, tous les doutes
disparaîtront.
133. Les maîtres sont ceux qui montrent la direction de la Voie. Après
les avoir écoutés, que nous suivions cette Voie en pratiquant et en
cueillant les fruits de la pratique ou que nous ne la suivions pas est
notre affaire.
134. Parfois il est difficile d’enseigner. Les gens traitent leur enseignant
comme une poubelle dans laquelle ils jettent leurs frustrations et leurs
problèmes. Plus on a de disciples, plus le problème de l’enlèvement des
déchets est grand ! Mais enseigner est aussi une merveilleuse manière
de pratiquer le Dhamma : ceux qui enseignent grandissent en patience
et en compréhension.
135. Un maître ne peut pas vraiment résoudre nos difficultés. Il n’est
qu’une source d’inspiration qui nous aide à étudier la Voie ; il ne peut
pas la clarifier pour nous. En fait, ce qu’il dit n’a pas vraiment
d’importance. Le Bouddha n’a jamais loué la croyance en un autre —
c’est en nous que nous devons croire. C’est difficile, certes, mais c’est
ainsi. Vraiment. Tant que notre regard sera tourné vers l’extérieur,
nous ne verrons jamais vraiment les choses. Nous devons nous décider
à pratiquer vraiment. Les doutes ne disparaissent pas quand on pose
des questions aux autres, mais ils disparaissent quand on pratique
sans cesse.
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Compréhension et Sagesse
136. Rien ni personne ne peut vous libérer hormis votre juste
compréhension des choses.
137. Le fou et le sage sourient tous les deux. La différence est que le
sage sait pourquoi tandis que le fou ne le sait pas.
138. Le sage observe les autres, mais il les observe avec sagesse, pas
avec ignorance. Si on observe avec sagesse, on peut apprendre
beaucoup. Mais si on observe avec ignorance, on juge et on critique.
139. Le vrai problème avec les gens d’aujourd’hui est qu’ils savent et
pourtant ils ne savent pas. C’est une chose de ne pas agir correctement
parce qu’on ne comprend pas. Mais si on comprend et que l’on n’agit
pas en accord avec cette compréhension, alors, quel est le problème ?
140. Il n’est pas important d’étudier à l’extérieur, d’étudier les textes
sacrés. Bien sûr, les livres sur le Dhamma sont exacts mais ils ne sont
pas justes dans le sens qu’ils ne peuvent pas vous donner la juste
compréhension des choses. Voir le mot « colère » imprimé est bien
différent du ressenti de la colère. Seule l’expérience directe vous
donnera une véritable confiance dans les enseignements.
141. Si nous considérons les choses avec une réelle clarté et une réelle
profondeur, notre relation à ces choses sera claire et simple. Les
situations se présentent — agréables et désagréables — on les observe
et il n’y a pas d’attachement. Elles arrivent et puis s’en vont. Même si
les pires tendances se réveillent, telles l’avidité et la colère, on a assez
de sagesse pour en voir la nature impermanente et leur permettre de
s’effacer progressivement. Par contre, si on réagit en aimant ou en
détestant, ce n’est pas de la sagesse. On ne fait que créer davantage de
souffrance.
142. Quand on voit la vérité des choses, on devient quelqu’un qui n’a
plus besoin de trop penser, car la sagesse remplace la pensée. Si on n’a
pas cette claire vision, on a plus de pensées que de sagesse ou pas de
sagesse du tout. Beaucoup de pensées sans sagesse, c’est beaucoup de
souffrance.
143. De nos jours, les gens ne recherchent pas la Vérité. Ils étudient
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seulement pour avoir assez de connaissances pour gagner leur vie,
nourrir leur famille et prendre soin d’eux-mêmes. C’est tout. Pour eux,
être intelligent est plus important qu’être sage.
35
La Vertu
144. Veillez à bien suivre les préceptes. La vertu est un sentiment de
saine honte. Quand on a des doutes sur quelque chose, on n’agit pas,
on ne dit rien. Voilà ce qu’est la vertu. La pureté, c’est être au-delà de
tous les doutes.
145. Il y a deux niveaux de pratique. Le premier est une fondation : le
développement de la vertu, suivre les préceptes pour apporter bonheur
et harmonie entre les gens. Le second niveau est la pratique du
Dhamma avec, pour seul objectif, la libération du cœur. Cette
libération est source de sagesse et de compassion, elle est la véritable
raison de l’enseignement du Bouddha. Comprendre ces deux niveaux
est la base d’une pratique juste.
146. Vertu et moralité sont le père et la mère du Dhamma qui grandit
en nous. Elles nous apportent la nourriture adéquate et nous guident.
147. La vertu est la base nécessaire à un monde harmonieux dans
lequel les gens peuvent vraiment vivre comme des êtres humains et
non comme des animaux. Développer la vertu est au cœur de notre
pratique. Maintenez les préceptes, cultivez la compassion et respectez
toutes les formes de vie. Soyez attentif à vos paroles et à vos actions.
Utilisez la vertu pour simplifier et purifier votre vie. Quand la vertu est
la base de chacun de vos actes, votre esprit devient bon, clair et
paisible. Dans ce contexte, la méditation s’épanouit aisément.
148. Veuillez sur la vertu comme un jardin veille sur ses plants. Ne
soyez pas attaché à la différence entre grand et petit, important et
trivial. Certaines personnes veulent des raccourcis. Elles disent : «
Oublions la concentration, allons directement à la vision pénétrante ! »
Ou bien : « Oublions la vertu, commençons par la concentration ! »
Nous cherchons tant d’excuses pour ne pas lâcher nos attachements...
149. L’effort juste et la vertu ne relèvent pas de ce que nous faisons,
mais d’une attention intérieure soutenue et d’une modération en tout.
Ainsi, quand un don est fait avec une intention louable, il peut réjouir
tant celui qui le fait que celui qui le reçoit. Mais, pour que ce don soit
pur, il doit être enraciné dans la vertu.
150. Le Bouddha a enseigné que nous devons nous garder de ce qui est
36
mal, faire le bien et purifier notre cœur. Notre pratique consiste donc à
nous libérer de ce qui est mauvais et à conserver le bon. Avez-vous
encore quelque chose de mauvais, de non juste dans votre cœur ? Bien
entendu ! Alors, pourquoi ne pas faire le ménage chez vous ? Mais la
véritable pratique ne se limite pas à retirer le mauvais et à cultiver le
bon. Il faut finir par aller au-delà du bon et du mauvais. C’est là que se
trouve la liberté qui inclut tout et l’absence de désir d’où découlent,
tout naturellement, l’amour et la sagesse.
151. C’est ici, exactement là où nous sommes maintenant, que nous
devons commencer, directement et simplement. Quand les deux
premières étapes auront été franchies — le développement de la vertu
et de la vision juste — la troisième se produira naturellement, sans
effort : les souillures qui obscurcissent l’esprit disparaîtront. Quand la
lumière se fait, on ne se préoccupe plus d’éliminer l’obscurité et on ne
se demande pas non plus où elle a disparu. On sait simplement que la
lumière est là.
152. Il y a trois niveaux à l’observance des préceptes. Le premier
consiste à les suivre comme des règles données par le maître pour nous
former. Le second apparaît quand nous les suivons et y demeurons de
notre propre gré. Mais pour ceux qui ont atteint le sommet, les Nobles
Êtres, il n’est pas nécessaire de parler de préceptes ni de bien et de
mal. Cette authentique vertu naît de la sagesse qui a, dans le cœur, la
connaissance des Quatre Nobles Vérités et qui agit en conséquence.
153. Certains quittent l’habit de moine pour aller sur le front, là où,
chaque jour, des balles sifflent aux oreilles des gens. C’est ce qu’ils
préfèrent. Ils veulent vraiment partir au front. Le danger les entourera
de toutes parts, mais ils se disent prêts à y aller. Pourquoi ne voient-ils
pas le danger ? Ils sont prêts à mourir d’une balle, mais pas à mourir
en développant la vertu. N’est-ce pas vraiment incroyable ?
154. L’un des disciples d’Ajahn Chah souffrait d’un problème au genou
qui nécessitait une intervention chirurgicale. Les médecins lui avaient
assuré que son genou irait bien après quelques semaines, mais les mois
passaient et il ne guérissait toujours pas. Quand il retourna auprès
d’Ajahn Chah, il dit d’un ton plaintif : « Ils ont dit que ce ne serait pas
long. Cela ne devrait pas être ainsi. » Ajahn Chah rit et dit : « Si ça ne
devait pas être ainsi, ça ne serait pas ainsi. »
155. Si quelqu’un vous donnait une belle banane bien jaune, parfumée
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et douce à souhait, mais empoisonnée, la mangeriez-vous ? Bien sûr
que non ! Pourtant, tout en sachant que le désir est un poison, nous
nous empressons de mordre dedans à pleines dents...
156. Observez de près ces souillures qui obscurcissent votre esprit.
Familiarisez-vous avec elles jusqu’à les connaître comme vous
connaissez le poison du cobra. Sachant qu’il peut vous tuer, vous
n’iriez pas toucher un cobra, n’est-ce pas ? De la même manière, voyez
le mal inhérent aux choses néfastes et voyez l’utilité des choses utiles.
157. Nous sommes toujours insatisfaits. Si un fruit est doux, nous
trouvons qu’il manque d’acidité, s'il est acide, nous trouvons qu’il n’est
pas assez doux.
158. S’il y a, dans votre poche, quelque chose qui sent mauvais, cette
mauvaise odeur vous suivra où que vous alliez. Alors, ne blâmez pas le
lieu !
159. Aujourd’hui, le bouddhisme en Orient est comme un grand arbre
majestueux, mais qui ne donne que des fruits petits et sans saveur. En
Occident, le bouddhisme est comme un petit arbre qui ne donne pas
encore de fruits mais, quand ils pousseront, ces fruits seront gros et
savoureux.
160. De nos jours, les gens pensent trop. Il y a trop de choses qui
sollicitent leur intérêt, mais aucune d’entre elles ne peut pleinement les
satisfaire.
161. Si vous prenez de l’alcool et que vous le baptisez « parfum », cela
ne va pas le transformer en parfum. Pourtant, quand vous voulez boire
de l’alcool, vous dites que c’est du parfum et vous vous empressez de le
boire. Il faut vraiment être fou !
162. Les gens passent leur temps à regarder ce qui les entoure. Par
exemple, ils regardent cette pièce et disent : « Oh ! Comme elle est
grande ! » En réalité, elle n’est pas grande du tout ; elle a simplement
la taille qu’elle a. Elle paraît grande à certains et petite à d’autres, selon
la perception de chacun. Mais les gens passent leur temps à courir
derrière leurs impressions. Ils sont tellement occupés à regarder
autour d’eux et à avoir des opinions sur tout qu'ils n’ont même pas le
temps de regarder en eux.
163. Certaines personnes se lassent de la pratique et deviennent
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paresseuses. Elles sont incapables de se rappeler le Dhamma, de le
garder en esprit. Par contre, si vous leur faites une remontrance, elles
ne l’oublieront jamais ! Certaines s’en souviendront le reste de leur vie
et ne vous pardonneront jamais. Alors, pourquoi oublie-t-on les
enseignements du Bouddha sur la modération et la pratique
consciencieuse ? Pourquoi les gens ne les prennent-ils pas à cœur ?
164. Penser que nous sommes meilleurs que les autres n’est pas juste.
Penser que nous valons autant que les autres n’est pas juste. Penser
que nous sommes inférieurs aux autres n’est pas juste. Si on se croit
supérieur, l’orgueil apparaît. Si on se croit égal, on manque du respect
et de l’humilité voulus dans certaines situations. Si on se croit
inférieur, on se décourage et on accuse les circonstances extérieures.
Lâchez tout cela ! Lâchez tout !
165. Nous devons apprendre à lâcher prise et non lutter contre ce qui
se présente et résister à ce qui est. Au lieu de cela, nous faisons tout
pour que les choses tournent comme nous le souhaitons. Par tous les
moyens, nous essayons de détourner les situations, de traiter avec
elles. Si la maladie et la douleur nous frappent, nous les refusons ;
alors, nous allons réciter différents Sutta et en faire une cérémonie
mystique, ce qui aura pour résultat de renforcer encore notre
attachement parce que nous les récitons pour éloigner la maladie, pour
prolonger la vie, etc. Mais ce n’est pas pour cela que le Bouddha nous a
donné ces enseignements ! Il nous les a transmis pour que nous soyons
conscients de la véritable nature du corps, pour que nous puissions
lâcher prise et abandonner nos désirs. Si nous les récitons dans un
autre esprit, nous ne faisons qu’accroître notre ignorance.
166. Apprenez à connaître votre corps, votre esprit et votre cœur.
Contentez-vous de peu. Ne vous attachez pas aux enseignements.
N’allez pas vous saisir des émotions.
167. Il y a des gens qui ont peur d’être généreux. Ils croient qu’on
risque de les exploiter ou de les opprimer. En développant la
générosité, c’est l’avidité et l’attachement que nous opprimons. Cela
permet à notre véritable nature de s’exprimer, de devenir plus légère et
plus libre.
168. Si vous prenez un charbon ardent du foyer de votre voisin, il vous
brûlera. Si vous prenez un charbon ardent de votre foyer, il vous
brûlera aussi. Alors, ne prenez rien qui risque de vous brûler, rien et
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nulle part.
169. Les gens, au-dehors, disent parfois que nous sommes fous de vivre
ainsi dans la forêt, assis comme des statues. Mais comment vivent-ils,
eux ? Ils rient, ils pleurent, et sont tellement pris par l’avidité et la
haine qu’ils en arrivent parfois à se suicider ou à s’entretuer. Alors, qui
sont les fous ?
40
Anecdotes sur Ajahn Chah
170. Au lieu de simplement donner des enseignements, Ajahn Chah
formait les gens en créant un environnement général et des
circonstances particulières qui leur permettent d’apprendre à se
connaître. Il disait des choses comme : « Dans tout ce que j’enseigne,
vous ne comprenez peut-être que quinze pour cent. » Ou bien : « Il est
moine depuis cinq ans, donc il comprend cinq pour cent. » Ce jour-là,
un jeune moine répondit : « Alors, je dois comprendre un pour cent,
car je suis ici depuis un an. » « Non », répliqua Ajahn Chah. « Les
quatre premières années ne comptent pas. C’est à la cinquième année
que l’on arrive à cinq pour cent ! »
171. On a demandé une fois à un disciple d’Ajahn Chah s’il allait
retourner un jour à la vie laïque. Il répondit qu’il n’en savait rien. Il
n’avait pas prévu de quitter l’habit, mais il ne pouvait pas dire qu’il ne
le ferait jamais. « Quand j’y réfléchis, ces pensées n’ont aucun sens »,
dit-il. Ajahn Chah intervint alors en disant : « Le fait qu’elles n’aient
aucun sens est le véritable Dhamma. »
172. Un jour quelqu’un demanda à Ajahn Chah pourquoi il y avait tant
de criminalité en Thaïlande, un pays bouddhiste, et pourquoi
l’Indochine traversait tant d’épreuves. Il répondit : « Ceux qui
commettent de tels actes ne sont pas des bouddhistes. Ce n’est pas le
bouddhisme. Le Bouddha n’a jamais enseigné cela. Ce sont les gens qui
agissent ainsi. »
173. Un jour, un visiteur a demandé à Ajahn Chah s’il était « éveillé »,
un Arahant. Il répondit : « Je suis comme un arbre dans la forêt. Les
oiseaux viennent sur l’arbre, s’assoient sur ses branches et mangent ses
fruits. Pour les oiseaux, l’arbre est peut-être doux ou amer. L’arbre, lui,
n’en sait rien. Les oiseaux disent qu’il est doux ou qu’il est amer, mais
du point de vue de l’arbre, tout cela n’est que gazouillis d’oiseaux. »
174. Quelqu’un dit : « Je peux observer le désir et l’aversion dans mon
esprit, mais il est difficile d’observer l’illusion. » « Tu es assis sur un
cheval et tu te demandes où est le cheval. » fut la réponse d’Ajahn
Chah.
175. À propos d’ex-moines qui piétinent ensuite les enseignements du
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Bouddha, Ajahn Chah dit : « Ils n’ont pas appris à se connaître. Ceux
qui pratiquent vraiment sont rares de nos jours, car il y a trop
d’obstacles à dépasser. Mais si ce n’est pas pour le bien, mieux vaut
abandonner. Et si on n’abandonne pas, alors on doit faire en sorte que
ce soit pour le bien. »
176. Propos d’Ajahn Chah sur l’attirance entre hommes et femmes : «
Vous dites que vous aimez votre fiancée à cent pour cent. Eh bien,
réfléchissez bien à ce que son corps contient et voyez quel pourcentage
vous aimerez encore. » Ou bien : « Si vous fiancée vous manque tant
que cela, pourquoi ne pas lui demander de vous envoyer un petit flacon
de ses excréments ? Ainsi, à chaque fois que vous penserez à elle, vous
pourrez ouvrir le flacon et le respirer. C’est dégoûtant ? Mais qu’est-ce
donc que vous aimez ? Qu’est-ce qui fait battre votre cœur comme un
tambour à chaque fois qu’une jolie silhouette passe ou que vous humez
son parfum dans l’air ? Qu’est-ce donc ? Quelles sont ces forces ? Elles
vous tiraillent et vous entraînent, mais vous ne vous défendez pas trop,
n’est-ce pas ? Il faudra en payer le prix un jour ou l’autre, vous savez !
»
177. Un jour, Ajahn Chah trouva une grosse et lourde branche tombée
sur son chemin. Il fit signe à un disciple et lui dit de soulever une
extrémité tandis que lui soulèverait l’autre. Quand ils l’eurent en main,
prêts à la jeter plus loin, Ajahn Chah dit : « Est-elle lourde ? » Après
l’avoir jetée dans la forêt, il demanda encore : « Et maintenant, est-elle
lourde ? » C’est ainsi qu’il enseignait à ses disciples à voir le Dhamma
dans tout ce qu’ils disaient ou faisaient. Ce jour-là, il avait démontré le
bienfait du lâcher-prise.
178. L’un des disciples d’Ajahn Chah essayait de débrancher un
magnétophone quand il toucha malencontreusement un fil électrique.
Il reçut une décharge de courant et lâcha aussitôt le fil. Ajahn Chah le
remarqua et lui dit : « Oh ! Comment se fait-il que tu aies lâché si
facilement ? Qui te l’a demandé ? »
179. C’était Noël et les moines occidentaux avaient décidé de le fêter.
Ils invitèrent quelques laïcs ainsi qu’Ajahn Chah à se joindre à eux. Les
laïcs étaient, pour la plupart, mal à l’aise et perturbés : pourquoi des
bouddhistes devaient-ils célébrer Noël ? Ajahn Chah donna alors un
enseignement sur la religion et dit : « Je crois comprendre que le
christianisme enseigne aux gens à faire le bien et à éviter le mal, tout
comme le bouddhisme. Alors, où est le problème ? Si ce qui vous
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ennuie, c’est de célébrer Noël, on peut aisément remédier à cela : on ne
dira pas « Noël », on dira « Boudd-Noël »1. Toute pratique qui nous
encourage à voir la vérité et à agir correctement est bonne. Après, vous
pouvez lui donner le nom que vous voulez. »
180. À l’époque où des réfugiés du Laos ou du Cambodge se pressaient
aux frontières de la Thaïlande, les organismes humanitaires furent
nombreux à accourir. Certains moines occidentaux ne trouvaient pas
juste que des moines et des nonnes bouddhistes restent assis à méditer
dans la forêt, tandis que d’autres organisations religieuses s’activaient
à alléger la souffrance des réfugiés. Ils allèrent exprimer leur sentiment
à Ajahn Chah. Celui-ci répondit : « Il est bon d’aider dans les camps de
réfugiés. Il est même de notre devoir d’êtres humains de nous
entraider. Mais le véritable remède consiste à nous libérer de la folie
humaine, de notre propre folie, de façon à aider les autres à en faire
autant. N’importe qui peut distribuer des vêtements et planter des
tentes, mais combien peuvent venir dans la forêt et s’assoir jusqu’à
connaître la véritable nature de leur esprit ? Tant que nous ne saurons
pas comment « vêtir » et « nourrir » l’esprit des gens, il y aura un
problème de réfugiés quelque part dans le monde. »
181. Ajahn Chah entendit un jour l’un de ses disciples réciter le Soutra
du Cœur. À la fin, il dit : « Pas de vide non plus... pas de Bodhisatta. »
Puis il demanda : « D’où vient ce Sutta ? » « On dit que ces mots ont
été prononcés par le Bouddha lui-même. », répondit le disciple. « Pas
de Bouddha. », répliqua Ajahn Chah. Puis il dit : « Ce texte parle d’une
profonde sagesse au-delà de toute convention. Comment pourrions-
nous enseigner sans conventions ? Il faut bien utiliser des mots pour
décrire les choses, non ? »
182. « Pour devenir un Être Noble, on doit subir de continuelles
transformations jusqu'à ce que seul le corps demeure. L’esprit change
complètement, mais le corps existe toujours. On ressent le chaud, le
froid, la douleur et la maladie comme avant, mais l’esprit a changé :
désormais il voit la naissance, le vieillissement, la maladie et la mort à
la lumière de la Vérité. »
183. Quelqu’un demanda un jour à Ajahn Chah de parler de l’Éveil :
pouvait-il décrire son propre Éveil ? Tout le monde attendait sa
réponse impatiemment. Il dit : « L’Éveil n’est pas difficile à
comprendre. Prenez une banane et mettez-la dans la bouche : vous
saurez quel goût elle a ! Pour faire l’expérience de l’Éveil, il faut
43
pratiquer et persévérer dans la pratique. S’il était si facile d’être éveillé,
tout le monde le serait. J’ai commencé à aller au monastère quand
j’avais huit ans et je suis moine depuis quarante ans. Mais vous, vous
voulez méditer une nuit ou deux et arriver tout droit au Nibbāna. Il ne
s’agit pas de simplement s’asseoir et — hop ! — vous y êtes, vous avez
tout compris ! Vous ne pouvez pas non plus demander à quelqu’un de
vous souffler sur la tête pour vous éveiller...
184. Dans le monde, on fait les choses pour obtenir quelque chose en
retour. Dans le bouddhisme, on fait les choses sans idée de retour.
Mais si on ne veut rien du tout, qu’obtiendra-t-on ? On n’obtient rien
du tout ! Tout ce que l’on peut obtenir sera cause de souffrance, alors
on pratique le rien-obtenir. Pacifiez votre esprit et finissez-en avec
tout.
185. Le Bouddha a recommandé de lâcher les choses qui n’ont pas
d’essence véritable. Si vous lâchez tout, vous verrez la vérité. Sinon,
vous ne la verrez pas. C’est ainsi. Et quand la sagesse s’éveillera en
vous, vous verrez la Vérité où que vous regardiez. Tout ce que vous
verrez sera Vérité.
186. Quand le cœur et l’esprit sont « vides », cela ne signifie pas qu’ils
soient vides comme s’ils ne contenaient rien. Ils sont vides de tout mal,
mais pleins de sagesse.
187. Les gens ne réfléchissent pas à la vieillesse, à la maladie et à la
mort. Au contraire, ils se complaisent à parler d’éviter le vieillissement,
la maladie et la mort, de sorte qu’ils ne développent jamais le juste
sentiment qui conduit à la pratique du Dhamma.
188. Pour la plupart des gens, le bonheur c’est quand tout se passe
comme ils le souhaitent et que le monde entier est aimable avec eux.
Croyez-vous que ce soit ainsi que l’on trouve le bonheur ? Est-il
possible que le monde entier n’ait que des paroles aimables pour vous
? Alors, quand trouverez-vous le bonheur ?
189. Les arbres, les montagnes et les vignes vivent tous en accord avec
leur propre vérité. Ils naissent et meurent selon leur nature et ils
restent impassibles. Mais nous, les humains, ne sommes pas ainsi.
Nous faisons une histoire de tout. Pourtant, le corps suit sa propre
nature : il naît, grandit, vieillit et finit par mourir. Il suit la nature de
cette manière. Ceux qui souhaitent qu’il en aille différemment
souffriront. C’est tout.
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190. N’allez pas croire qu’en apprenant beaucoup de choses, en
emmagasinant des connaissances, vous connaîtrez le Dhamma. Ce
serait comme dire que vous avez vu tout ce qu’il y a à voir parce que
vous avez des yeux ou que vous avez entendu tout ce qu’il y a à
entendre parce que vous avez des oreilles. Vous voyez, mais vous ne
voyez pas complètement. Vous ne voyez qu’avec l’œil extérieur, pas
avec l’œil intérieur. Vous entendez avec l’oreille extérieure, pas avec
l’oreille intérieure.
191. Le Bouddha nous a appris à abandonner toutes les formes du mal
et à cultiver la vertu. C’est la Voie juste. En enseignant ainsi, c’est
comme s’il nous avait soulevés et placés au début du chemin. Une fois
sur la Voie, que nous la suivons ou pas dépend de nous. Le travail du
Bouddha s’arrête là. Il nous montre la Voie, ce qui est juste et ce qui ne
l’est pas. C’est suffisant. Le reste nous appartient.
192. Il faut que vous compreniez le Dhamma par vous-même. Cela
implique que vous pratiquiez par vous-même. Vous ne pouvez vous
appuyer sur le maître que sur cinquante pour cent de la Voie.
L’enseignement que je vous ai donné est complètement inutile en soi,
même s’il vaut la peine d’être entendu. Mais si vous vous y attachiez
comme à une croyance juste parce qu’il vient de moi, vous n’en feriez
pas bon usage. Il serait idiot de me croire aveuglément. Il est beaucoup
plus bénéfique d’écouter l’enseignement, d’en constater les bienfaits,
de le mettre en pratique et de le redécouvrir par vous-même.
193. Parfois, quand je méditais en marchant et qu’une petite pluie
commençait à tomber, j'avais envie d’arrêter et de me mettre à l’abri.
Et puis je pensais à l’époque où je travaillais dans les rizières : mon
pantalon était encore mouillé de la veille, mais je devais l’enfiler en me
levant, avant l’aube. Ensuite je devais aller chercher le buffle dans son
enclos sous la maison. Il y avait tellement de boue, là-dedans !
J’attrapais la corde pour le tirer et elle était couverte de bouse. Et puis
le buffle remuait la queue et me couvrait encore un peu plus de bouse.
Les pieds douloureux de la mycose qui les rongeait, j’avançais en me
demandant : « Pourquoi la vie est-elle si dure ? » Et là, je voulais
interrompre ma méditation à cause d’une petite pluie ? En pensant à ce
genre de choses, je m’encourageais à poursuivre la pratique.
194. Je ne sais pas comment en parler. On dit qu’il y a des choses qu’il
faut développer et des choses qu’il faut abandonner. Mais en réalité il
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n’y a rien à développer rien à abandonner.
1
Jeu de mots en anglais : « Buddha-mas » au lieu de « Christ-mas ».
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Invitation
Tout ce que j’ai dit jusqu’à présent, ce ne sont que des mots. Quand les
gens viennent me voir, il faut bien que je leur dise quelque chose mais,
en réalité, mieux vaut ne pas trop parler de ces choses-là. Mieux vaut
commencer à pratiquer sans attendre. Je suis comme un bon ami qui
vous invite à aller quelque part. N’hésitez pas ! Allez-y ! Vous ne le
regretterez pas.
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Glossaire
Sauf mention contraire, les mots ci-dessous sont en pāli.
Ajahn (thaï) : enseignant.
Anāgāmī : « Celui qui ne reviendra plus » — troisième stade de
l’Éveil avant le Nibbāna.
Arahant : « l’Être Noble », un être humain « éveillé », libre de tous
les concepts erronés, grâce à la réalisation du Nibbāna. Il est libre de
toute réincarnation future.
Bodhisatta : dans le bouddhisme Theravāda, ce mot se réfère à un
être destiné à atteindre l’Éveil.
Dhamma : l’enseignement du Bouddha. Également la vérité de la
nature ou la vérité ultime.
Nibbāna : Quatrième et dernier stade de l’Éveil qui libère de toute
renaissance future.
Préceptes : règles de conduite et de moralité recommandées par le
Bouddha.
Quatre Nobles Vérités : le premier enseignement du Bouddha dans
lequel il montre la vérité de la souffrance, sa cause, sa cessation et la
voie qui mène à cette cessation.
Sakadāgāmī : « Celui qui ne reviendra qu’une seule fois » — second
stade de l’Éveil.
Saṁsāra : le cycle sans fin de la naissance et de la mort.
Sotāpanna : « Celui qui entre dans le courant » — premier stade de
l’Éveil. Sept vies au maximum attendent celui qui est entré dans le
courant avant qu’il n’atteigne l’Éveil ultime.
Wat (thaï) : monastère ou temple en Thaïlande.
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Copyright
Il n’y a pas d’Ajahn Chah
Publié par:
Amaravati Publications
Amaravati Buddhist Monastery
Great Gaddesden, Hertfordshire, HP1 3BZ
United Kingdom,
Pour contacter Amaravati Publications, rendez-vous sur le
site www.amaravati.org
Ce livre peut être téléchargé gratuitement sur le
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ISBN 978-1-78432-122-2
Édition numérique 1.1
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Aucune garantie n’est donnée. La licence ne peut vous donner toutes
les permissions nécessaires pour votre usage prévu. Par exemple,
d’autres droits tells que la publicité, la confidentialité ou les droits
moraux peuvent limiter la façon dont vous utilisez le matériel modifié.
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Table of Contents
Il n’y a pas d’Ajahn Chah
Ajahn Chah
Introduction
Naissance et Mort
Le Corps
La Respiration
Le Dhamma
Le Cœur et l’Esprit
L’Impermanence
Le Kamma
La Pratique de la Méditation
Le Non-Soi
La Paix
La Souffrance
Le Maître
Compréhension et Sagesse
La Vertu
Anecdotes sur Ajahn Chah
Invitation
Glossaire